Si se souvenir pouvait aider

Ceci est une fiction

Le temps passe

Dans notre jeunesse, on a tous entendu cette phrase en apparence anodine : « Je ne te cause plus ! ». Les adultes en rient quand ils l’ont à l’oreille. Chez moi, c’est un tout autre effet qui s’en dégage. A force de l’entendre, mes oreilles s’y sont habituées et prennent ces quelques mots avec douceur alors que ma tête et mon cœur se heurtent face à leur cruauté. Autant qu’il m’en souvienne, le jour où je devins une victime remonte à la primaire, un jour d’école.

 

J’étais alors en classe de cours préparatoire, plus communément appelée CP par les élèves. Je devais avoir entre cinq et six ans (je n’ai jamais été en avance sur les autres) et je ne ressemblais en rien à ce que je suis devenu aujourd’hui : physiquement, j’étais la laideur incarnée ; petit, grassouillet, avec une coupe similaire à celle de Tintin. Bref, ce physique entier a complètement disparu par ma volonté. Du reste, j’étais seul, peureux de n’importe quoi (même d’un pull qui tombait sur le sol).

Je pense que mes problèmes venaient de là. Si j’étais détesté ou tête de turc, c’est sûrement à cause de mon corps si moche, que les autres ne voulaient pas m’approcher. En tout cas, il a un rôle important dans l’histoire.

Chaque jour était différent pour mon bizutage jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’imagination. Quand ils me laissèrent, une de la classe, prénommée Suzanne, vint vers moi et me parla. Elle se présenta à moi, et je fis de même. On discuta ainsi pendant toute la récréation de nos passions, de tout et de rien, des discussions d’enfants. et on se sépara pour retourner en classe.

Elle était très jolie, enfin pour un enfant de cet age là. Je ne me rappelle que vaguement à ce qu’elle ressemblait mais je n’y trouve rien à dire. L’essentiel pour la suite du récit est qu’elle était irritable. Ce caractère de Suzanne est à la fois cause du massacre mental que j’ai subi mais également une marque de lucidité dans mon existence : elle m’a ouvert les yeux.

 

J’en étais devenu amoureux. Je le sais, avec le recul, que je n’ai ressenti cela pour personne d’autre. Elle était mon premier et sincère amour. Tous les jours, on se retrouvait dans la cour de l’école et on parlait. Je lui disais des mots d’amour, des mots de tous les jours, et surtout des « Je t’aime Suzy ! » en veux-tu, en voilà. Sur les feuilles de mon cahier, chaque page était annotée d’un R et d’un S entourés dans un cœur. Cependant, cet amour n’était pas réciproque et je l’appris très vite et de façon violente. Je me rappelle encore l’exactitude de ses propos et du jour où tout bascula.

On était un vendredi, un vendredi 13 Janvier. Il faisait froid dehors, le vent glacial et les manteaux de laine ne suffisaient pas à nous réchauffer. Chacun soufflait dans ses moufles pour obtenir de la chaleur. Il était environ dix heures et quart car cela faisait un certain moment qu’on était en pause. Comme toujours, je parlais avec Suzanne. Elle avait extrêmement froid, elle grelottait même. Je m’avançai pour la prendre dans mes bras pour la réchauffer un peu.

Je l’avoue aujourd’hui, avec mon comportement d’amoureux fou et ces gestes un peu trop ambiguës, elle a réagi comme une personne normale et censée. Sa réaction ne reste pas moins blessante parce qu’elle aurait très bien pu reculer et me demander ce que je voulais faire. Au lieu de ça, elle recula et grimaça. Son visage était expressif. Je m’arrêtai, perplexe. Elle me dévisagea un temps, puis me cria dessus : « Beurk ! Tu es dégoûtant ! Je ne t’aime pas ! Tu n’es plus mon ami, je ne te cause plus ! ». A ces mots, elle ajouta le signe destructeur de toute amitié, le pouce vers le bas. Elle m’abandonna en plein milieu de cette cour gigantesque. Je restai figé, les yeux écarquillés la bouche ouverte, le corps inerte. Mon cœur battait anormalement, ses battements étaient irréguliers. On peut dire que cette scène correspond à des scènes de film où une personne est abandonnée par une autre. Sauf que quand la réalité dépasse la fiction, on s’aperçoit que la douleur est plus intense ; et elle le fut.

Ce qui me heurta, ce n’était pas le fait qu’elle ne m’aimait pas –non, je l’avais presque accepté- ni la phrase bête et méchante « Je ne te cause plus » mais seulement la particule « plus » dans deux groupes de mots : « Tu n’es plus mon ami ! Je ne te cause plus ! ». En effet, jusqu’à ce jour, je m’étais senti seul et quand Suzy s’était liée d’affection pour moi, je ne m’étais pas rendu compte à quel point je ne l’étais plus. J’avais une amie, et maintenant que je m’en apercevais, elle ne l’était plus. Il était trop tard. Je crois bien que j’aurais voulu crier mais le règlement me l’interdisait. J’étais enfermé dans une cage que Suzanne venait de fermer. Je pouvais voler comme un oiseau, m’évader librement quand elle était encore là, alors que je ne pus plus après son départ.

Ma tête allait exploser tant la force de ce plus venait frapper, marteler, réduire à néant mon cerveau, et mon esprit. Il était fait de lames tranchantes qui déchirèrent petit à petit mon cœur. La douleur était telle qu’un torrent de larmes s’abattit sur moi. J’aurais pu remplir une bouteille d’eau avec ces larmes, ou rincer les mains savonneuses d’un autre enfant. Ce n’est peut-être qu’un mot mais dans mon contexte, il a pris de l’ampleur. Ce plus devenait un monstre grandissant en moi, et aujourd’hui, il grandit encore.

 

Je me rends compte que ce mot m’a heurté parce que j’étais seul à présent, et à chaque fois que je l’entends, il me perturbe, me hante. Pourquoi ? La peur de perdre les choses qui m’appartiennent sans doute. Quand j’ai compris « tu n’es plus mon ami », j’ai pris conscience que je l’avais perdu. Et c’est cette peur constante de tout perdre qui me blesse au murmure de ce plus. Il est perfide, et tenace. L’enfance ne permet pas de voir qu’on a des craintes, des peurs, on se dit que le danger n’existe pas. Je me rappelle maintenant de cette solitude, et de cette boule dans mon ventre qui me rongeait quand je voyais Suzanne quelque part. Elle représentait une part de moi, R+S correspondait à mes initiales, et quand elle me délaissa, je perdis tout.

 

Après les larmes, je me rappelle de m’être évanoui. Pendant ce long sommeil, je rêvais d’un monde merveilleux où tous les mots de négation comme plus n’existeraient pas. Je m’y sentais bien, ce monde était mon utopie. Au réveil, je me trouvais dans un lit d’hôpital. J’avais fait une baisse de tension. Mes yeux, à demi-ouvert, remarquaient les lettres P-L-U-S un peu partout dans la chambre. Je le vécus encore plus mal et préférais échapper à la réalité, me rendre invisible en fermant les yeux, en ne pensant plus, en n’existant plus. Ce vendredi 13 Janvier fut horriblement long ; j’avais ajouté une phobie à mon palmarès, celle des mots de négation.

 

En tant qu’adolescent, ce souvenir est pour moi récent, encore frais dans mon esprit. Je sais que cette cruauté du plus a agi sur mon comportement. J’ai tellement peur de perdre quelque chose que j’en deviens fragile, malléable. Je ne refuse absolument rien, et je dis « Oui ! » à tout ce que je peux. Je n’en veux même pas à Suzy, (d’ailleurs que je ne peux oublier puisque je la vois tous les jours en sortant de chez moi) puisqu’elle m’a permis d’extérioriser une caractéristique de ma personnalité. Bien que j’aimerai la refouler parce que je me sens blessé, et trahi à chaque fois qu’on m’abandonne. J’ai peut-être des amis, mais ce jour est si marqué que je doute toujours de ce qui peut se passer, si j’entends encore une fois le mot plus.

 

Lecteur, tu te demandes sûrement pourquoi je raconte ce récit, et l’analyse des conséquences sur ma personne. C’est tout simplement parce qu’on ne s’interroge jamais assez sur nous-même et qu’il est temps de changer les choses. Il faut se comprendre pour mieux vivre. Ne serait-ce qu’à partir d’un mot, on voit les conséquences qu’il peut avoir. Je ne suis pas le seul exemple. Il suffit de lire Nathalie Sarraute pour voir que cette question de « Qui je suis, et à cause de quoi ? » est importante.

Au clair de lune

 

Le soleil se couche. Les derniers rayons se perçoivent difficilement sur l’horizon. C’est bientôt le moment de partir. Cachées dans une grange, elles dorment paisiblement. Rien ne les effraie, sauf le jour. Enfin la nuit se lève ; les étoiles font leur apparition petit à petit, scintillant tour à tour. La lune ne veut pas se montrer, tant pis.

 

Pour elles, la soirée ne fait que commencer. Une première déploie ses ailes, les agitent, puis s’envole. La chasse peut commencer. Les autres s’agitent de plus en plus. Bientôt la grange est prise dans un vacarme incessant. Les battements d’ailes, les frottements, les cris aigus et stridents de ces centaines de noctambules agacent les propriétaires des lieux. Ils n’ont pas les moyens de les faire partir alors ils n’y peuvent rien. Plus que quelques minutes et le silence refera surface. Elles tentent de sortir par un trou, autrefois utilisé par les rats, mais il y a des embouteillages. Une fois dehors, la nuit leur appartient. Leur instinct leur demande de chasser alors elles cherchent les proies idéales. Elles virevoltent, se séparent pour ne pas fondre toutes sur la même victime, et continuent de scruter l’horizon, de peur que le jour ne revienne plus tôt que prévu.

 

Dans cette euphorie, on en trouve une qui se distinguent des autres. Elle paraît inactive, son vol est léger, et elle préfère se tenir à l’écart. Quelles sont ses raisons ? La jeune chauve-souris est étrange. Elle rêve. Elle pense que tout lui est permis, or c’est impossible quand on doit vivre dans l’ombre. Découvrir la vie de jour, tel est sa destinée. Malgré les mises en garde de ses consœurs, elle est obstiné. De plus, aujourd’hui c’est le grand soir ou plutôt le jour J. Elle s’est enfin décidé à attendre le Soleil.

 

Posée sur une branche, la tête tournée vers le sol, notre chauve-souris patiente. Une de ces amies, sans doute, s’approche d’elle. Avant même de venir lui parler, celle-ci vole en rond afin de mieux l’observer. Que peut-elle bien faire, posé sur cette branche, alors que le temps nous est compté ? Elles entrent en contact par de simples cris pour l’oreille humaine :

 

«  Bonsoir.

  • Bonsoir.

  • Je… , dit-elle en hésitant.

  • Que me veux-tu ?

  • Rien de bien méchant. Je m’interroge juste.

  • Sur quoi donc ?

  • Tu devrais chasser à l’heure qu’il est et ce n’est pas le cas…

  • Ah, ce n’est que ça.

  • Oui. Pas de quoi avoir peur de moi. Mais pourquoi restes-tu là ?

  • Je préfère préserver mes forces pour plus tard.

  • Tes forces ?

  • Oui, je désire voir le jour.

  • Le jour ?

  • C’est agaçant ton imitation. On dirait un perroquet !

  • Un perro… je suis désolé mais je suis toute secoué.

  • Secoué ? Tu vas bien ?

  • C’est plutôt à moi de te le demander. Découvrir le jour ! Découvrir le jour, répète-t-elle en s’affolant.

  • Je ne suis pas folle. Je suis une aventurière !

  • Et tu y as pensé de quelle manière ?

  • Lors de mes derniers sommes.

  • Et tu ne penses pas que c’est du suicide !

  • Je ne vois pas en quoi …

  • Tout simplement parce que notre corps est fait pour vivre dans l’obscurité.

  • Tu ne dis que des sottises ! Eh , disparaît ! Tu me fais de l’ombre ! »

 

A ces mots, la seconde prend la fuite, et retourne à ses occupations. Tandis que l’autre reste perchée sur sa branche, droite, stoïque. Aux abords de minuit, son estomac crie famine. Les autres ont le ventre plein, et juge qu’il faut se procurer des forces supplémentaires. Elle déploie à nouveau ses petites ailes, sort ses dents de vampires, relâche ses griffes de la branche et part en chasse.

 

En plus d’être rapide, sa vision est excellente. Bien qu’elle soit aveugle, la chauve-souris utilise des ultrasons qui lui permettent de repérer une proie et d’évaluer la distance qui les sépare. Un insecte à neuf heures ! Elle prend un virage serré et se précipite sur la cible. Raté ! La bête s’est glissé dans un trou. Elle repart à l’assaut quelques mètres plus loin ou elle a beaucoup plus de chance.

 

Pendant ce temps, la confrérie se concerte. Ils ont eu vent de l’objectif de l’une des leurs : découvrir le jour, c’est une idée stupide et risqué ! Elles ne cessent de bavarder sur cette envie soudaine, et comment l’en empêcher ? Un brouhaha de plus en plus fort s’installe dans une salle secrète de la grange. Une grande, et velu jusqu’au bout des griffes, se lève et demande le calme. Toutes les chauves-souris se taisent en même temps. Elle explique encore une fois de quoi il est question et annonce qu’elles n’ont pas vraiment le choix. Soit ils la laissent faire et elle mourra dans d’atroces souffrances, soit ils essayent de la capturer pour l’empêcher de voir le jour. Une autre, plus âgée, réagit. Si ils l’arrêtent ce soir, elle recommencera à coup sûr. C’est une évidence. Une dernière déclare cette chauve-souris folle à lier, et qu’il faut préserver les autres afin qu’elles renoncent à l’accompagner dans sa folie. Il ne vaut mieux pas risquer d’exterminer toute leur espèce. Cette décision semble la plus sage pour toutes les consœurs, elles votent à l’unanimité. Une loi impose donc de ne pas s’approcher de cette chauve-souris qui a été frappé par une maladie contagieuse et qu’il faut éviter à tout prix de contaminer toute la population. Ceci fait vite le tour de toute la « cité » grâce au bouche à oreille.

 

Une fois rassasiée, notre chauve-souris se pose sur la même branche que précédemment. Le temps passait à une allure tellement lente pour celle-ci qu’elle faillit abandonner son objectif. Seulement on se trouve au soir du solstice d’été et le Soleil doit apparaître une heure plus tôt. Elle bouille, son sang fait des bulles. De loin, dans la grange, les autres chauves-souris sont rentrées regarder le spectacle. Que va-t-il lui arriver ? Les nuages se montrent petit à petit, eux qui avait fuit la nuit. Les étoiles s’éteignent au fur et à mesure. La Lune n’est toujours pas là, c’est un peu tard maintenant. Le ciel change de ton, et passe du bleu à l’orange. L’aube. La chauve-souris ne tient plus en place. Elle quitte la branche, se dirige vers l’Est. Elle est d’abord bien visible, puis plus elle s’éloigne et plus il est difficile de la distinguer. Bien vite, on ne la voit plus ; et on ne la verra plus jamais.

 

Elle vole. Sa trajectoire est aléatoire, pourvu qu'elle vole. Elle a la volonté de voir le jour. Doucement sa peau l'irrite. Elle avance. Elle se lance un défi : survivre. Bientôt les rayons s'intensifient. Ils traversent sa chair. Plus elle s'expose, et plus elle souffre. Ce sont des cris de souffrance qu'elle lance, des "Au secours !" sans réponse. Maintenant elle comprend son erreur. Il ne faut pas beaucoup de temps pour qu'elle se décompose entièrement. Son corps glisse lentement vers le sol. En poussière. -On naît poussière et redevient poussière.- Ses compagnes ne seront jamais ce qui lui est arrivée. La "cité" voudra protéger le secret à tout jamais. Le jour est tabou, et personne, au sein de la "cité", n'ose l'évoquer ni même y penser. Le jour devient la nuit.

 

 

 

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